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Articles Tagués ‘Vincent Macaigne’

13
Sep

L’édition venue de nulle part.

Le Off

Paris est rentré, avec Luc Bondy, et un Odéon métamorphosé jusque dans son logo (coïncidence? La RMN et France-Culture ont aussi changé de logo, la voilà la nouvelle ère). C’était chic, un peu comme si les Jardins du Palais s’étaient donné rendez-vous aux portes du Luxembourg (le  Jardin, s’entend, pas l’évasion fiscale). Des visages familiers, la température douce encore, et les festivités du Festival d’Automne qui s’approchent pour faire oublier un peu les Papes. Car Avignon, relaté sur les pages de Mediapart, avait laissé des regrets (dédicace au bain à remous de la rue Buffon), des amertumes (Christophe Honoré dont la lecture iconoclaste du Nouveau Roman n’a pas été digérée plus d’un mois après les faits), et l’arrière-goût d’une coupe de champagne perdue entre deux levers de rideaux. C’est parti, Cultenews en quatrième saison, qui l’eût cru?!

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Copyright Théâtre de l'Odéon / Luc Bondy

Falling in love again – [Luc Bondy à l’Odéon]

Tout débute à la droite de la scène, dans la petite robe de maille vert pâle comme enfilée à même les aréoles et l’embonpoint par l’actrice Dörte Lyssewski pour Les Beaux Jours d’Aranjuez, texte de Peter Handke. Face à elle, Jens Harzer. Il est censé lui donner la réplique, mais c’est tout le talent d’Handke, et de Bondy, que de le faire de bout en bout divaguer. Il « n’écoute » pas. Il a, par avance, sa version de l’histoire, histoire de son couple et histoire de sa femme qu’il assaille de questions, c’était comment la première fois, c’était comment la débauche, et untel, un bon coup? – litanie somme toute ordinaire des confessions sur l’oreiller. Pourtant, jamais la femme ne répondra tout-à-fait. Elle va botter en touche, non pas esquiver les questions, mais peut-être bien parler d’autre chose que du sentiment de vengeance qu’aurait pu lui attirer quelques-unes de ses expériences. Sans complétement prêter gare aux digressions exotiques de son compagnon (de très sensuelles divagations horticoles, entre pommes et Noli Me Tangere – l’autre nom de la balsamine sauvage), elle va les saisir au vol, en garder l’amer écho des secrets de famille, et le refrain de quelques chansons, comme Piaf ou Brassens. Elle va poursuivre, sans jamais paraître soliloquer, la narration de sa dialectique du désir et de l’indifférence. Sa parole, comme son corps pas parfait ni dompté ne serait-ce que par un soutien-gorge, vont rompre avec l’éternel féminin, rompre avec l’idéal amoureux, mais surtout rompre avec la typologie classique du discours de l’attente et de la revanche tel que souvent prêté aux femmes à titre faussement libérateur.

En cela, c’est dommage que Peter Handke ait refusé la première version proposée par Bondy, jouée à Vienne au printemps (voir ici relaté par Patrick Sourd): la femme y était dédoublée par une jeune fille poursuivant sans relâche des allers-retours sur une balancelle. Handke a exigé que ce troisième œil soit expurgé des reprises. Restent les mascarades du fiancé, un jour Indien un jour gringo, et les lointains échos de la littérature américaine, comme si c’était Yvonne, soudain, qui prenait la parole pour un procès impromptu du Consul.

Loin des débats de juillet sur l’abus des vidéos, c’est du théâtre, brut: pas de décor ou presque sinon quelques chaises de jardin. Pas de truchements mobiles, sauf un rideau au fond de la scène, qui finira par dévoiler le ciel étoilé de la lente journée d’été. Pas même le moindre petit hit lancé à bloc pour rejoindre notre compilation hétérodoxe des meilleures reprises scénographiées de Bob Marley, quand bien même quelques notes de Redemption voleront sur le plateau. Tout en finesse, et malgré le relatif inconfort de sur-titres placés trop haut (vus du rang J), c’est le texte qui prendra la vedette. Et qu’importent les pudeurs de Peter Handke: sous la main de Luc Bondy, la règle des Trois unités deviendra nombre d’Or du Triangle amoureux. C’est tout simple et c’est comme ça: c’est magistral.

Die Schönen Tage Van Aranjuez, jusqu’au 15 septembre, au théâtre de l’Odéon, Paris 6e arrondissement.

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Interlude

Ici, Diogène regarde l’aube ramasser toutes ses petites affaires avant de quitter les lieux sans rien dire, en fermant bien la porte derrière elle, merci.

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C’est demain ! [Le retour des Brèves de trottoir]

>>> C’est demain, déjà, le retour du Festival d’Automne, ce moment gênant où les réservations ne sont pas complétement réussies et où il faut bien avouer qu’une fois de plus, on n’a pas de place pour LE Marthaler… La faute aux jauges complètes dès le 5 juillet, heure à laquelle on pensait tout juste à chercher le scénographe rue des Teinturiers pour lui claquer la bise. Il reste beaucoup d’autres belles choses, belles personnes à écouter, comme Pierre-Yves Macé aux Bouffes du Nord en novembre. Et, comme toujours, il est toujours possible de tenter la méthode approuvée Cultenews: faire le siège des guichetières. A noter que Christoph Marthaler fera une seconde visite à Paris, en décembre avec My Fair Lady aux Atelier Berthier, qui oui, en l’état, affiche tout aussi complet. Courage, il reste des places pour la nouvelle création des faunes Chaignaud et Bengoléa, et pour le Disabled Theater de Jérôme Bel, tous deux en octobre à Beaubourg et qu’il serait dommage de rater (une critique de Disabled Theater est disponible sur Avignon Route 66, le site que j’ai tenu pour Mediapart cet été).

>>> C’est demain ! Toute réservation n’étant pas qu’échec, la Cultenews sera à même de vous offrir les contes rendus d’Arturo Ui par le Berliner & Heiner Müller, du 24 au 28 septembre au théâtre de la Ville, et, un peu tardivement certes, de la reprise de la mise en scène conçue par Giorgio Strehler pour Les Noces de Figaro, à l’Opéra Bastille jusqu’au 25 octobre [le prix du billet a soldé toute bonne volonté de la comptable de la rédaction jusqu’à la fin de l’année, mais c’est un exercice de style, puisque les versions jouées cet été à Aix-en-Provence (ouééé!) et Glyndebourne (huuuum) ont également été visionnées grâce aux bonnes fées ArteLiveWeb et The Guardian.]

>>> C’est déjà là ! Les Six personnages en quête d’auteur de Pirandello rattrapés par Stéphane Braunschweig sont au théâtre de la Colline jusqu’au 7 octobre. Ma foi, et puisque cela a été visionné en Avignon, il faut dire que la pièce n’a pas laissé de mauvais souvenir. Rien de très marquant, non plus, hélas, car cela semblait du théâtre qui manquait d’âme, un peu trop léché et froid. Mais c’est peut-être parce qu’il était accueilli par le Cloître des Carmes, qui les années précédentes avait fait la part belle aux violents et gueulants iconoclastes Vincent Macaigne et Angélica Liddell, deux mémoires difficiles à oblitérer du moins par ici.

>>> C’est demain, le dernier jour de Richter à Beaubourg (fin le 24 septembre), et, c’est, une des plus belles expositions de l’année. Pour ceux qui l’auraient déjà vue, ils préféreront peut-être tenter les galeries, dans ce cas, ça tombe bien: il y a Gabriel Orozco chez Marian Goodman, jusqu’au 20 octobre (plus d’infos ici). Le premier qui dit que les galeries sont plus belles à Chelsea offre à la Cultenews un aller-retour à New York (classe touriste acceptée).

>>> Visa Pour l’Image, c’est en ce moment-même à Perpignan, mais c’est aussi un peu chez Agathe Gaillard, qui expose l’Américain Peter Turnley jusqu’au 3 novembre avec The Human Condition. Le photographe a été primé à de nombreuses reprises pour ses reportages, ayant, entre autres, photographié le conflit tchétchène et le génocide rwandais. Des images d’autant plus dures à soutenir que loin du noir et blanc souvent de rigueur quand on parle de photojournalisme, elles capturent les couleurs vives des robes et turbans perdus dans les exodes.

>>> [la minute Carnet Rose] C’était hier, mais elle est déjà demain: bienvenue à Adèle, seconde naissance parmi les abonnés du site (à notre connaissance), veinarde fille d’artistes chéris par ici.

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copyright Fred Le Chevalier

Cet été, Chris Marker s’en est allé et ce fut une nouvelle bien triste pour les amoureux de ses Chats perchés (voir ici un de ses projets, en collaboration avec la rebue PopTronics) ; mais la rue continue à faire des rimes, avec entre autres, les personnages fantasques de Fred Le Chevalier, visibles un peu partout dans l’Est parisien, et parfois dans les galeries.

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Bonne rentrée !

Remerciements pour cette édition: Arnaud Vineski pour sa participation très volontaire à l’enrichissement des écrits apocryphes de l’ami Diogène, Patrick Sourd jamais avare de belles discussions critiques, #Antibuzz qui nous a fait danser tout le mois d’août.

Sur le phonographe, Share it maybe. Tiens, d’ailleurs, si vous partagiez?

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16
Juil

Acte III – Apocalypse Macaigne

Photo reproduite avec l'autorisation du Festival d'Avignon

Il y a des spectacles qu’on choisit par leur bruit. Macaigne, la Cultenews n’en avait jamais fait l’expérience. C’est juste qu’on aimait bien ce titre, Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, et puis le Cloître des Carmes était bien situé (oh, feignasse…) et enfin Hamlet, pourquoi pas, il paraît, enfin, hein, qu’Avignon ne fait pas assez de place aux classiques… On avait observé du monde se presser tôt au guichet des premières, dont des aficionados érudits qui avaient avoué avoir déjà assisté deux fois au spectacle… Il devait bien y avoir une raison à tout ce bouche-à-oreille, alors que les articles laudatifs qui suivraient n’avaient même pas eu le temps d’être écrits ( « trois bonnes heures intenses de théâtre exacerbé, dévoré jusqu’à la moelle » chez Jean-Pierre Thibaudat qui offre une analyse somptueuse de la scénographie, Le Monde extatique sous la plume de Brigitte Salino, ou encore René Solis… ça s’appelle un hit). Il a suffi de passer la porte du Cloître et atteindre les gradins pour savoir que l’expérience s’annonçait cuisante (et vite un peu cuite aussi, lorsque talons bien enfoncés dans le gazon de la scène, la Renvoyée-spéciale-du-je-te-raconterai-tout-au-péril-de-la-boue s’est descendu un pastis pur avec quelques autres spectateurs téméraires). Monter sur scène, à Avignon, même pour ne rien y faire (tout de même une photo souvenir), c’est une expérience jubilatoire que vous pouvez encore mener si vous êtes un peu jaloux, puisque le spectacle dure jusqu’au 19 juillet (et, vous devriez y aller, oui, même si vous n’aimez pas la tragédie élisabéthaine).

Photo volée E.R.

Alors, bien sûr, cette ouverture serait démagogue, si très vite les figurants d’un soir n’étaient pas conviés à regagner leur siège (intense déception) à défaut de sauter dans la fosse marécageuse qui s’avérera la tombe d’Hamlet Père (tentation effleurée). Ce serait aussi vite raté, si des les premiers mots de Sylvain-ô-Hamlet-ô-Rodolphe-ô-Gertrude-ô-la troupe chauffant la salle la perspective du grand spectacle ne se poursuivaient sur le même mode foutraque et jouissif pendant toute la première partie du spectacle (un peu moins la seconde, peut-être, où quelques facilités langagières viendront entacher le cours paisible de l’intrigue, mais le metteur en scène le dit lui-même: « Je ne fantasme pas sur la qualité de mes textes, qui d’ailleurs ne sont jamais édités. »). Les quatre heures oscilleront entre dézinguage d’un patronage de l’âge cancre, convocations partisanes bienvenues ou plus hasardeuses, et même mise en abyme du culte festivalier à travers une prise de tête d’anthologie entre le metteur en scène Macaigne, les éclairagistes ou les acteurs (viva l’édition 2003), à la reprise, après l’entracte. Mais, qu’en est-il d’Hamlet? Ce « putain de dépressif » se perd un peu – beaucoup, passionnément – dans ses répliques (fort dévoyées), il discute avec un furet (à moins que ce ne soit un putois), il plonge (et il aime ça) dans la tombe de Papa, etc. Et si ça ne suffisait pas, il doit faire avec un Claudius très très en forme, prêt à lui voler la vedette sur toutes déclinaisons des aller-retours. Bref, une tentative de relation chronologique de ce spectacle, complet avec scènes primitives et souvenirs-écrans, devra se reconnaître voué au néant d’un carnet de notes vite abandonné dans les effusions de sang (ici, il faudra également déplorer la perte de quelques spectateurs des premiers rangs peu enclins à négocier leur relation forcée avec une bâche en plastique).

Mais, qu’est-ce qui plaît dans ce bazar souvent grossier? Et bien, que ça tient la route. Ça agace régulièrement (en particulier les sensibilités féministes et queer de la rédaction, et pas qu’elles), ça pue (à un degré qui restera dans les mémoires, mais vous croyez vraiment que ça sentait bon en 1602 au Globe?), mais ça danse aussi énormément et d’une manière qui réserve paradoxalement ses effets  – de bout en bout et malgré de larges déserts revendiqués, les acteurs tiendront leur démonstration d’un dérisoire de l’exploit comme de l’esprit, en s’en tenant à un décor visuellement cheap (mais inventif, et dans sa réalité envahissant de mille détails jusqu’aux coulisses de la scène, dont deux pendues oubliées par Marie la Sanglante, pas mal de détritus et une machine à café cruciale pour le dénouement). Bref, c’est jubilatoire – et mieux que ça, plusieurs jours après la représentation (le 12), il en reste l’impression d’avoir eu la chance d’effleurer un moment de vérité, un déchaînement qui comme tout cyclone a ses dommages et ses ratés, mais qui les assume jusque dans l’hymne de son entracte, et nous aura laissée avec cette formule en tête, mi-pompier mi-pompette, Qui n’a jamais voulu monter sur scène ne sait pas ce que c’est qu’être en vie.

HAPPY END: Au moins j’aurai laissé un beau cadavre sera présenté du 2 au 11 novembre 2011 au Théâtre de Chaillot, ainsi qu’en tournée.

La Cultenews n’y est déjà plus (sniff), mais Avignon continue: Paris qui brûle chez (M)imosa, Madame Wagner à la Chartreuse, Mouawad à la Mine, Guy Cassiers ou Romeo Castelluci sont à suivre jusqu’au 26 juillet.

Photo reproduite avec l'autorisation du Festival d'Avignon

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