Aller au contenu principal

Articles Tagués ‘Chris Marker’

13
Sep

L’édition venue de nulle part.

Le Off

Paris est rentré, avec Luc Bondy, et un Odéon métamorphosé jusque dans son logo (coïncidence? La RMN et France-Culture ont aussi changé de logo, la voilà la nouvelle ère). C’était chic, un peu comme si les Jardins du Palais s’étaient donné rendez-vous aux portes du Luxembourg (le  Jardin, s’entend, pas l’évasion fiscale). Des visages familiers, la température douce encore, et les festivités du Festival d’Automne qui s’approchent pour faire oublier un peu les Papes. Car Avignon, relaté sur les pages de Mediapart, avait laissé des regrets (dédicace au bain à remous de la rue Buffon), des amertumes (Christophe Honoré dont la lecture iconoclaste du Nouveau Roman n’a pas été digérée plus d’un mois après les faits), et l’arrière-goût d’une coupe de champagne perdue entre deux levers de rideaux. C’est parti, Cultenews en quatrième saison, qui l’eût cru?!

***

Copyright Théâtre de l'Odéon / Luc Bondy

Falling in love again – [Luc Bondy à l’Odéon]

Tout débute à la droite de la scène, dans la petite robe de maille vert pâle comme enfilée à même les aréoles et l’embonpoint par l’actrice Dörte Lyssewski pour Les Beaux Jours d’Aranjuez, texte de Peter Handke. Face à elle, Jens Harzer. Il est censé lui donner la réplique, mais c’est tout le talent d’Handke, et de Bondy, que de le faire de bout en bout divaguer. Il « n’écoute » pas. Il a, par avance, sa version de l’histoire, histoire de son couple et histoire de sa femme qu’il assaille de questions, c’était comment la première fois, c’était comment la débauche, et untel, un bon coup? – litanie somme toute ordinaire des confessions sur l’oreiller. Pourtant, jamais la femme ne répondra tout-à-fait. Elle va botter en touche, non pas esquiver les questions, mais peut-être bien parler d’autre chose que du sentiment de vengeance qu’aurait pu lui attirer quelques-unes de ses expériences. Sans complétement prêter gare aux digressions exotiques de son compagnon (de très sensuelles divagations horticoles, entre pommes et Noli Me Tangere – l’autre nom de la balsamine sauvage), elle va les saisir au vol, en garder l’amer écho des secrets de famille, et le refrain de quelques chansons, comme Piaf ou Brassens. Elle va poursuivre, sans jamais paraître soliloquer, la narration de sa dialectique du désir et de l’indifférence. Sa parole, comme son corps pas parfait ni dompté ne serait-ce que par un soutien-gorge, vont rompre avec l’éternel féminin, rompre avec l’idéal amoureux, mais surtout rompre avec la typologie classique du discours de l’attente et de la revanche tel que souvent prêté aux femmes à titre faussement libérateur.

En cela, c’est dommage que Peter Handke ait refusé la première version proposée par Bondy, jouée à Vienne au printemps (voir ici relaté par Patrick Sourd): la femme y était dédoublée par une jeune fille poursuivant sans relâche des allers-retours sur une balancelle. Handke a exigé que ce troisième œil soit expurgé des reprises. Restent les mascarades du fiancé, un jour Indien un jour gringo, et les lointains échos de la littérature américaine, comme si c’était Yvonne, soudain, qui prenait la parole pour un procès impromptu du Consul.

Loin des débats de juillet sur l’abus des vidéos, c’est du théâtre, brut: pas de décor ou presque sinon quelques chaises de jardin. Pas de truchements mobiles, sauf un rideau au fond de la scène, qui finira par dévoiler le ciel étoilé de la lente journée d’été. Pas même le moindre petit hit lancé à bloc pour rejoindre notre compilation hétérodoxe des meilleures reprises scénographiées de Bob Marley, quand bien même quelques notes de Redemption voleront sur le plateau. Tout en finesse, et malgré le relatif inconfort de sur-titres placés trop haut (vus du rang J), c’est le texte qui prendra la vedette. Et qu’importent les pudeurs de Peter Handke: sous la main de Luc Bondy, la règle des Trois unités deviendra nombre d’Or du Triangle amoureux. C’est tout simple et c’est comme ça: c’est magistral.

Die Schönen Tage Van Aranjuez, jusqu’au 15 septembre, au théâtre de l’Odéon, Paris 6e arrondissement.

***

Interlude

Ici, Diogène regarde l’aube ramasser toutes ses petites affaires avant de quitter les lieux sans rien dire, en fermant bien la porte derrière elle, merci.

***

C’est demain ! [Le retour des Brèves de trottoir]

>>> C’est demain, déjà, le retour du Festival d’Automne, ce moment gênant où les réservations ne sont pas complétement réussies et où il faut bien avouer qu’une fois de plus, on n’a pas de place pour LE Marthaler… La faute aux jauges complètes dès le 5 juillet, heure à laquelle on pensait tout juste à chercher le scénographe rue des Teinturiers pour lui claquer la bise. Il reste beaucoup d’autres belles choses, belles personnes à écouter, comme Pierre-Yves Macé aux Bouffes du Nord en novembre. Et, comme toujours, il est toujours possible de tenter la méthode approuvée Cultenews: faire le siège des guichetières. A noter que Christoph Marthaler fera une seconde visite à Paris, en décembre avec My Fair Lady aux Atelier Berthier, qui oui, en l’état, affiche tout aussi complet. Courage, il reste des places pour la nouvelle création des faunes Chaignaud et Bengoléa, et pour le Disabled Theater de Jérôme Bel, tous deux en octobre à Beaubourg et qu’il serait dommage de rater (une critique de Disabled Theater est disponible sur Avignon Route 66, le site que j’ai tenu pour Mediapart cet été).

>>> C’est demain ! Toute réservation n’étant pas qu’échec, la Cultenews sera à même de vous offrir les contes rendus d’Arturo Ui par le Berliner & Heiner Müller, du 24 au 28 septembre au théâtre de la Ville, et, un peu tardivement certes, de la reprise de la mise en scène conçue par Giorgio Strehler pour Les Noces de Figaro, à l’Opéra Bastille jusqu’au 25 octobre [le prix du billet a soldé toute bonne volonté de la comptable de la rédaction jusqu’à la fin de l’année, mais c’est un exercice de style, puisque les versions jouées cet été à Aix-en-Provence (ouééé!) et Glyndebourne (huuuum) ont également été visionnées grâce aux bonnes fées ArteLiveWeb et The Guardian.]

>>> C’est déjà là ! Les Six personnages en quête d’auteur de Pirandello rattrapés par Stéphane Braunschweig sont au théâtre de la Colline jusqu’au 7 octobre. Ma foi, et puisque cela a été visionné en Avignon, il faut dire que la pièce n’a pas laissé de mauvais souvenir. Rien de très marquant, non plus, hélas, car cela semblait du théâtre qui manquait d’âme, un peu trop léché et froid. Mais c’est peut-être parce qu’il était accueilli par le Cloître des Carmes, qui les années précédentes avait fait la part belle aux violents et gueulants iconoclastes Vincent Macaigne et Angélica Liddell, deux mémoires difficiles à oblitérer du moins par ici.

>>> C’est demain, le dernier jour de Richter à Beaubourg (fin le 24 septembre), et, c’est, une des plus belles expositions de l’année. Pour ceux qui l’auraient déjà vue, ils préféreront peut-être tenter les galeries, dans ce cas, ça tombe bien: il y a Gabriel Orozco chez Marian Goodman, jusqu’au 20 octobre (plus d’infos ici). Le premier qui dit que les galeries sont plus belles à Chelsea offre à la Cultenews un aller-retour à New York (classe touriste acceptée).

>>> Visa Pour l’Image, c’est en ce moment-même à Perpignan, mais c’est aussi un peu chez Agathe Gaillard, qui expose l’Américain Peter Turnley jusqu’au 3 novembre avec The Human Condition. Le photographe a été primé à de nombreuses reprises pour ses reportages, ayant, entre autres, photographié le conflit tchétchène et le génocide rwandais. Des images d’autant plus dures à soutenir que loin du noir et blanc souvent de rigueur quand on parle de photojournalisme, elles capturent les couleurs vives des robes et turbans perdus dans les exodes.

>>> [la minute Carnet Rose] C’était hier, mais elle est déjà demain: bienvenue à Adèle, seconde naissance parmi les abonnés du site (à notre connaissance), veinarde fille d’artistes chéris par ici.

***

copyright Fred Le Chevalier

Cet été, Chris Marker s’en est allé et ce fut une nouvelle bien triste pour les amoureux de ses Chats perchés (voir ici un de ses projets, en collaboration avec la rebue PopTronics) ; mais la rue continue à faire des rimes, avec entre autres, les personnages fantasques de Fred Le Chevalier, visibles un peu partout dans l’Est parisien, et parfois dans les galeries.

***

Bonne rentrée !

Remerciements pour cette édition: Arnaud Vineski pour sa participation très volontaire à l’enrichissement des écrits apocryphes de l’ami Diogène, Patrick Sourd jamais avare de belles discussions critiques, #Antibuzz qui nous a fait danser tout le mois d’août.

Sur le phonographe, Share it maybe. Tiens, d’ailleurs, si vous partagiez?

Publicités
10
Juil

L’édition sur le pont – ACTE I.

Apostille

« En 1774, quelqu’un a dit: l’esprit large et la haute intelligence de certaines femmes du monde servent de lien entre les classes les plus différentes de la société intellectuelle et tendent à abattre les barrières qui jusque là séparaient les différentes sphères mondaines. »

Merci bien Donatien, voilà de quoi nous changer des Je pense donc j’essuie.

***

ACTE  I – Arles

Scène 1: le contexte.

Il faut avouer que la tenue d’un blog par 30°, couplée à une multiplication des Chablis, une alimentation déséquilibrée et une organisation hasardeuse, porte quelques conséquences, parmi lesquelles mauvaise humeur constante, envoi de textos grincheux à pas d’heure – et en se trompant de destinataire, et tutti loupés. La Cultenews, fidèle pourtant depuis trois ans à l’adage « la fête, d’abord tu sauveras » a débusqué quelques bonnes expositions pour s’adonner au plaisir d’une sieste les yeux grands ouverts.

Si les Rencontres d’Arles, globalement, ont déçu par nombre de bavardages vains, leur dimension de simple auto-congratulation (dont remise de prix en mode « césar de la photo »), et des expositions souvent superficielles, s’y cachent pourtant de vraies joies d’y venir. Ce sont (malheureusement?) des valeurs déjà très éprouvées qui séduisent au premier coup d’œil comme Chris Marker, avec ses séries de belles passagères, ou Douglas Gordon, super star de l’axe Arles-Avignon par la grâce d’Yvon Lambert. L’exposition qui lui est consacrée au Méjan, en vis-à-vis de Barcelo, est convaincante non seulement par elle-même, mais parce que le traitement du portrait (brûlé par Gordon, javellisé par Barcelo, le second, pour mémoire, étant peintre) semble, dans la manière dont il pose le rapport de la beauté à sa destruction, devoir être interrogé dans une autre dimension aux photo-reportages dédiés aux attaques à l’acide qui défigurent chaque année des milliers de femmes asiatiques, et dont l’un d’entre eux a été projeté un soir des Rencontres (faute de posséder sa référence exacte, voir ici le travail de Paula Bronstein, dont il semble malvenu de prévenir combien il est éprouvant).

Mais reste qu’Arles a parfois posé une sorte d’obscénité des discours au regard des sujets évoqués ; la palme revenant au débat qui a suivi (le lendemain) la projection de La Valise mexicaine. Ce documentaire, réalisé par l’Américaine Trisha Ziff et dédié aux images retrouvées de Capa, David Seymour et Gerda Taro (compagne de Capa, décédée dans les combats de la Guerre d’Espagne), a certes déçu par la confusion induite par son souci d’exhaustivité (qui mêlait témoignages, dont une abuela encore émue de ses bals sur le paquebot en route vers le Mexique, histoire des photographies et du conflit). Mais il ne méritait pas complétement le mitraillage dont il a été l’objet, et surtout pas la polémique lancée par le président des Rencontres affirmant qu’il n’y avait pas eu de camps de concentration dans les Pyrénées-Orientales. De bonne mémoire quasi-familiale, il y en eut, entre autres à Argelès et aussi à Rivesaltes, près de Perpignan.

***

Adrian Woods - Confining LandscapesAdrian Woods - Ornanism

Scène 2: la jeune garde.

D-I-S-C-O-V-E-R-I-N-G-A-D-R-I-A-N-W-O-O-D-S

Arles compte pourtant suffisamment de très bonnes expositions pour y flâner avec plaisir en oubliant les grincements (sans compter les galeries qui ont nécessairement échappé, vue la profusion généreuse de son Off). C’est le cas, par exemple, des artistes présentés au Magasin de jouets. L’un d’entre eux, Adrian Woods, a conçu un travail très poétique autour du paysage, de l’enfance et d’un jeu d’échelles qui consiste à créer des paysages (in situ) où s’intègrent des maquettes ou petites voitures qui en déjouent l’immensité. Le jeune photographe, frais diplômé de l’Académie des arts de la Hague, fan de  science-fiction, s’intéresse également à l’environnement et au bio-art (démarche dont la pigiste photo doit avouer ne pas avoir saisi toute la subtilité): avec The Ornamism Project, Adrian Woods confronte citations classiques et dispositifs imaginaires en un questionnement du rapport de l’art à la bioéthique et au matériel vivant, mais sa démonstration, exposée en partie au sous-sol, semble moins aboutie (à ce titre, pour une autre analyse fine du rapport art / biologie / technologie et / genre, lire plutôt l’article consacré hier à Henrik Olesen in Le Beau Vice). Enfin, toujours dans une interrogation de l’humain face à son environnement, avec son dernier projet,  Adrian Woods conçoit des cabanes pour échapper au monde moderne (avouera-t-il, « c’est parfaitement invivable et inconfortable. »). C’est très léché, certes, mais aussi rêveur, comme ces nids suspendus aux sapins dans l’attente de leurs promeneurs solitaires, ou ce zèbre tombé de nulle part qui y retournera en s’évaporant.
L’exposition dure tout l’été, rue Jouvène, ne manquez pas de vous y rafraîchir.

***

Ulrich Lebeuf à Arles - Vue de l'exposition c/o MYOP

>>> Scène 3: l’agence.

E-M-B-E-D-D-E-D-W-I-T-H-M-Y-O-P

Hélas limitée à la semaine d’inauguration et donc désormais close, l’exposition collective de l’agence MYOP, installée dans un hôtel particulier, a offert une des plus belles perspectives de ces Rencontres sur le photojournalisme par la variété de tons et sujets qu’elle proposait (treize photographes, et un accrochage aéré qui permettait de bien les apprécier). Au premier étage, Ulrich Lebeuf (photo ci-dessus) exposait une série d’images d’une luxure trompeuse, questionnant le voyeurisme et la preuve: délicates, ses photos semblent dévoiler une intimité iconoclaste, alors qu’elles ont en fait été réalisées sur le tournage de films pornographiques. L’agence qui promeut une photographie subjective et engagée, est également connue pour ses reportages sur des questions sociales (comme le travail sur la communauté Rom d’Alain Keler), ou sa présence lors des Révolutions dites du Printemps arabe (entre couvertes par l’un de ses fondateurs, Guillaume Binet), dont elle a édité un livret. La variété de tons des photographes exposés, l’affirmation de signatures, tout semble finalement aller à l’encontre de la thèse qui se voulait directrice pour cette édition des Rencontres, d’une dissolution de la photographie dans l’acharnement numérique. Ici, c’est bien l’auteur, qui sépare la photo du cliché.

Antonyme de la pudeur - Ulrich Leboeuf - Tous droits réservés MYOP

***

A suivre: les débuts du Festival d’Avignon, à la source de l’exergue.
Remerciements à Ulrich Lebeuf et Adrian Woods.

%d blogueurs aiment cette page :