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Articles de la catégorie ‘Littératures’

12
Sep

A la bonne heure.

Justin Mason (CC Licence - Non commercial - Share Alike)Justin Mason (CC Licence - Non commercial - Share Alike)

– Des scènes et des zoos –

Il faut parfois voir quatre, cinq spectacles au long du mois de septembre pour décider celui qui incarnera le mieux l’entrée en saison (parfois les années mal lunées, y a pas plus d’entrée que d’issue). Ou, dès le deuxième week-end de septembre, première sortie, s’être déplacé au théâtre de la Bastille, pour écouter Jacques Bonnaffé – oui, du grand nom – dans le brillant Nature aime à se cacher (d’après le texte de Jean-Christophe Bailly Le Visible est le caché, créé au Festival d’Avignon). « Propos dansé » – tel qu’annoncé sur le programme, alliant mouvement (Jonas Chéreau) et déclamation de pinson, cette pièce – éblouissante parenthèse, est ciselée sans temps mort, sans pose, ou, comme le sourit le texte, « sans tambour et sans jupette ».

Vont se succéder quelques familles de singes (dont bonobos et orang-outangs), mais au plus près de 30 millions d’amis, c’est la philosophie qui s’invite, Héraclite en tête d’affiche, convoqué comme l’Obscur, l’insondable. Son Fragment 123 sera filé comme métaphore du « tressage animal du visible et du caché ». « C’est difficile, d’être bête » conclura Bonnaffé, plus difficile que « d’avoir l’air bête », et même (désolée, Gilles) ce n’est pas non plus « devenir bête » – On croyait avoir affaire à Héraclite, et c’est soudain Avital Ronell et son Dumpkopff qui débarquent. Lorsque Jonas Chéreau se lance en funambule dans la narration du choix fait par une handicapée de vivre avec les grands singes, c’est risqué – et peut-être, c’est le moment où la pièce semble effleurer la thèse, où il faudrait que ça danse encore plus. Pourtant, le discours n’est jamais naturaliste: c’est un élan nietzschéen qui déborde, et la scène traitée comme un zoo (mais où donc se cacher sur scène? comment en sortir?)

Alors, ces histoires de singe, ma foi, est-ce que ça vaut bien la peine, pour 55 minutes avec Jacques Bonnaffé? Oui, car c’est reposant, un grand acteur qui n’a pas besoin des manières d’un Tartuffe? (ahem, Podaly… Non, rien). Ou, parce que Daniel Johnston se voit offrir une apparition qui ravira tout corpus dédié à l’emploi du tube dans la dramaturgie (tome X).  Enfin, parce que Jean-Christophe Bailly, auteur du texte originel, sait s’emparer des sujets qui ne semblent en rien « branchés » ou par trop investis dans des marges regrettables, pour ramener du désir là où les clichés semblaient devoir avoir contraint à déserter. (Il faut lire, aussi, son lent travelling « régional » sans régionalisme, Le Dépaysement, paru au printemps 2011, pour le moins belle surprise à contre-courant)

Nature aime à se cacher contre la thèse par la grâce et l’humour – l’arrivée de Bonnaffé en jupe dans les premières minutes, nous aura moins évoqué la sempiternelle citation du travelo que la délicieuse critique de la mode « Sister-Wife » chez LBV – Chacun voit midi à sa porte. Ici, c’est un plaisir moins « grand public » que « bon public », nourri par l’acrobatie chorégraphique et conceptuelle, qui en aurait bien redemandé encore.

…ἁρμονίη ἀφανὴς φανερῆς κρείττων // le lien qu’on ne voit pas, est plus fort que celui qu’on voit.
(Fragment 54)

>>> Nature aime à se cacher est présenté au Théâtre de la Bastille jusqu’au 18 septembre.

>>> Jacques Bonnaffé est également présent au Théâtre du Rond-Point pour une lecture de Jean-Pierre Verheggen, les 14, 15 et 16 septembre.

>>>Pour les lecteurs qui seraient tentés de découvrir plus avant les Ecrits d’Héraclite d’Ephèse dit l’Obscur, la cultenews accro à Bailly l’Ancien suggère deux ouvrages magnifiques: Héraclite ou la séparation, de Jean Bollack et Heinz Wismann, disponible aux éditions de Minuit, qui répertorie chaque fragment en grec et en français, ses sources et son sens ; ainsi que le Héraclite de l’inégalable Theodor Gomperz, contemporain de Sigmund Freud, disponible aux très jolies Editions Manucius pour la très modique somme méritée de 5 euros.

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– Cheek n’Cheers –

Aucune hésitation sur le grand roman de cette rentrée: Céline Minard, avec So Long, Luise (chez Denoël), très attendue, ne déçoit pas – et elle plaçait déjà la barre très haut (voir par ici la chronique d’Olimpia, Habemus Papesse – rédigé dans l’édition d’hiver 2010). Céline Minard laise pantelant sur le carreau, avec sa virtuosité langagière, sa ponctuation guerrière et son imagination débridée. Convoquant aussi bien le bas-français que l’anglais, elle débauche à pleine vitesse dans une narration qui fait passer l’envie de l’emploi les substantifs attendus, comme « transgression », ou « subversion » – ce serait par trop has-been de n’avoir que ça à dire d’un tel livre, où une écrivain pseudo-crépusculaire règle son testament, lettre d’amour à son amante, en mode jouissif. Alors, on pense, par instant, à une autre Louise, mais c’est une vue de l’esprit: le roaster de Céline Minard en impose autrement, ne serait-ce que par sa manière d’insister sur des goûts de luxe, son art de s’approprier le monde comme une évidence déjà conquise, cheek sans quartier pour le chic.
Bref: c’est génial.

« Et du coin de l’oeil, quand tu m’as rejointe pour regarder le monde de concert avec moi, je vois ton profil. Nous sommes dans un de ces véhicules que nous avons beaucoup empruntés au cours de notre vie et pas toujours conduits, embarquées pour une aventure qui file derrière les vitres du salon de musique, qui ne finira pas – et je me demande ce que tu vois. […] Je te regarde du coin de l’oeil et ton profil de page découpe le monde qui m’entoure et l’enchante. »

So Long, Luise, p. 180.
(et aussi un long extrait audio via Les Bonnes feuilles)

Pour en savoir plus, une belle chronique est parue sur le site La Marque aux pages ; Céline Minard fait également la Une du Matricule des anges (il faut acheter!).

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– Les Brèves de la guichetière

>>> Autre femme de tête qui donne des ailes aux alouettes, Chloé prend Beaubourg, le 16 septembre, avec un mix qui rendra hommage aux surréalistes (à propos: est-ce que quelqu’un ici saurait si Claude Cahun – dont les photos sont exposées jusqu’à la fin du mois au Jeu de Paume – a connu Buster Keaton? Dans l’imaginaire d’une époque, leurs visages semblent parfois se croiser. Mais la stagiaire Arts fume souvent la moquette.)

>>> Le chouchou Christoph Marthaler ouvre la saison avec ±0 au Théâtre de la Ville, du 16 septembre (choix cornélien, donc) au 24. Après l’Islande en 2010, le Groënland va-t-il s’imposer comme la contrée glacée à visiter en 2012? Marthaler nous chantera-t-il la Truite? La salle va-t-elle se tenir tranquille? Hurlera-t-elle au génie ou à l’arnaque? Suspense, suspense, pour l’un metteurs en scène les plus excentriques et discutés, compte-rendu à suivre dans une prochaine édition.

>>> Le Printemps de septembre est de retour du 23/09 au 16 octobre, Toulouse toujours. Les deux premiers week-ends proposent des nocturnes estampillées Soirées Nomades, et c’est de mémoire un rendez-vous agréable. Voir le programme par là, très fourni. Vous pouvez envoyer Points Smiles et encouragements si vous rêvez d’un nouveau reportage kamikaze.

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– Le Baiser de la fin –

– T’as entendu?
– Mais oui! Ça fait tellement plaisir.

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Remerciements: l’image d’ouverture a été trouvée chez Justin Mason (www.jmason.org) ; et reproduite avec son autorisation. Thank You!
Sur le phonographe: Dirty Beaches.

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18
Avr

Edition de la mi-saison

Une édition corsée et corse avec l’étoile Leccia, à placer sous le signe du proverbe ‘Noël en caleçon, Pâques en balconnet’. Happy reading!

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La Nuit Desanti

Nuit Bleue, d’Ange Leccia, projeté cette semaine à l’Espace Saint-Michel (il a été réalisé en 2008) est un film muet, comme était muette la Callas qu’Ange avait figée pour une Nuit fraîche dans les jardins du musée Rodin, en 2009. Passée la première phrase du film, tout ne se jouera plus que dans les regards, les gestes, la profondeur des plans et un grondement de vagues, à l’exclusion de quelques phrases et d’un Miserere polyphonique. Un enterrement, des hommes de mèche, du feu aux poudres. C’est presque assez lent pour l’ennui, mais cette lenteur qui grandit devient manière d’enserrer la tension pour qu’il n’en subsiste que l’éclat des phares. Ange Leccia, Corse, et sculpteur d’écran (ici raconté autrement par Dominique Gonzalez-Foerster et Tristan Bera), ponctue son film de tableaux, citations de ses oeuvres (énumérées là) ou des œuvres d’autrui (La Barque de Dante) tels des cartons récitatifs pour romance insulaire.

Il y a Antonia (Cécile Cassel), et sa veste de mouton retourné trop bien coupée, sa belle peau L’Oréal, qui signe la Parisienne de passage. Il y a Ettore, barbu-bourru. Et il y a Alexandre, aux cheveux bouclés comme Gabriel. Comme c’est du cinéma, Antonia va détourner Alexandre de la cause, et abandonner Ettore à sa passion des explosifs. Comme c’est Ange Leccia, cela ne se fera pas sans un long travelling photogénique, esthétisant  les dynamitages. S’il y a quelque chose qui frappe dans la mise en scène, c’est la représentation du combat: la limite entre ‘forces de l’ordre’ parfois aperçues, et forces ‘de l’ombre’-Canal historique, si elle est identifiée par la narration, dépasse l’hommage au cinéma du genre en annulant les signes de reconnaissance qui seraient propres à chaque entité. Valorisation des hommes, du silence, de l’efficacité, de la discipline… toute l’imagerie semble vouloir dire que les gestes de guerre se ressemblent, dans un effacement du  parti-pris face à la ’cause’, qui ne sera, ici, traitée ni comme résistance ni comme terrorisme. Il y a pourtant bien questionnement de l’adhésion, et de ses incertitudes. Lorsqu’Alexandre veut se galvaniser, ce n’est pas une polyphonie qu’il écoute. Il met la télé, il se repasse une vidéo du Sporting Club de Bastia au son d’une techno bon marché. Il semble y chercher quelqu’un, peut-être ce Jean, disparu en mer qui hante le film de son cercueil, mais c’est le drame de l’effondrement des tribunes de Furiani qui vient à l’esprit (après une étude minutieuse des maillots, les images sont, en réalité, des archives des années 1970, où se joua sa première finale de la Coupe de France pour le club, face à l’O.M et non pas la demi-finale de 1992)

Mais c’est une autre disparition  qui viendra hanter ce film, après défilement des crédits. On apprend que la première phrase, dont l’écho aura traversé le maquis,  est de Jean-Toussaint Desanti, puis en cherchant la référence, on découvre le décès de Dominique Desanti, le 8 avril 2011, presque dix ans après son mari. Liens du songe: il n’y a peut-être pas de hasard à ce que ces deux figures de l’engagement, amoureux du XXe siècle, qui ont incarné la survivance à la grande traversée de l’Histoire, viennent à nouveau s’étreindre au bord de la nuit corse.

« Pourquoi devient-on l’ami de quelqu’un que l’on rencontre? Pourquoi veut-on le revoir? Parce qu’on entrevoit qu’avec cette personne va s’établir un rapport de consonance et de complicité, un désir de présences réciproques, un désir de paroles réciproques […] dans lequel les corps sont toujours intéressés – ils sont toujours là – et qui exige son renouvellement. »

La Liberté nous aime encore, Dominique et Jean-Toussaint Desanti. Editions Odile Jacob, 2001

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La Tentation de Saint-Antoine / détail 'Le messager du diable' - Jerome Bosch

Sur les cons d’Avignon

Souvenons-nous donc qu’en juillet 2010, Avignon nous était soudain apparue comme une ville faussement ouverte à la création, et pourquoi pas, même, la subissant de manière simplement opportuniste. Il n’y a donc pas d’immense étonnement, mais tout de même de la consternation,  à avoir appris que deux pièces d’Andres Serrano exposées à la Collection Lambert ont été sauvagement vandalisées par quelques bas-de-la-calotte. Sans hasard, cela rappelle l’incendie volontaire de 1988 au Cinéma Saint-Michel contre la projection de la Tentation du Christ, qui avait fait 13 blessés. Ce cinéma, devenu Espace Saint-Michel, a connu une nouvelle attaque de nature et cible différente cette fois-ci contre Gaza Strophe, le 3 avril (rapportée par le Post). L’obscurantisme est d’une cohérence qui donne décidément bien mal au crâne.

…/…

Τοὺς πλείστους ἔλεγε παρὰ δάκτυλον μαίνεσθαι· ἐὰν οὖν τις τὸν μέσον προτείνας πορεύηται, δόξει μαίνεσθαι, ἐὰν δὲ τὸν λιχανόν, οὐκέτι.

Quant à Diogène, il disait que beaucoup de gens passaient pour fous à cause de leurs doigts, parce que si quelqu’un portait le doigt du milieu tendu, on le regardait comme un insensé,
alors que s’il tendait le petit doigt cela n’arrivait point.

Diogène, Mon coeur, comme toujours, soyons fous:
fêtons Pessah aux Calendes grecques et Pâques en balconnets.

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Brèves de trottoir


>>> Bravo à Point-Ligne-Plan pour sa sélection de 100 vidéos d’artistes en VOD – qu’on ne découvre que maintenant car être pigiste, c’est toujours rester un peu godiche: Ange Leccia, Valérie Mréjen, Dear Vincent Dieutre, Valérie Jouve ou Dominique Gonzalez-Foerster… qu’il pleuve ou neige cet été, on sait qu’on ne va pas s’ennuyer, et ça s’annonce aussi idéal pour le train de nuit jusqu’à Venise.

 >>> Pont-à part-ou-presque, le Festival d’Avignon 2011, avec l’artiste invité Boris Charmatz, se déroulera du 6 au 26 juillet pour le In et du 8 au 31 pour le Off. Sophocle aux Carrières de Boulbon sous la houlette du mélo Wajdi Mouawad-et-polémiques-migraineuses, Jeanne Moreau et Etienne Daho pour Le Condamné à mort de Genet plus consensuel, ou le plus rare Tino Seghal (ici raconté par le New York Times si vous ne le connaissez pas). Faites vos choix, les réservations ouvrent au mois de juin.

>>> Julie Andrée T., performeuse et plasticienne canadienne, s’installe au théâtre de la Bastille avec Rouge du 6 au 10 mai : elle avait, l’an dernier, offert bien des raisons d’aimer  Avignon, comme quoi aucune vérité ne saurait jamais se figer.

>>> Cannes, c’est du 11 au 22 mai. Une occasion comme une autre de vous inviter à lire Disorder in Discipline, qui s’y connaît beaucoup mieux qu’ici, et une occasion, aussi, de garder un oeil sur la sélection de la Quinzaine des réalisateurs – et, réalisatrices, aussi (UPDATE: au 19 avril, la sélection du film de Valérie Mréjen et Bertrand Schefer, En Ville ,est ‘confirmed‘, information qui a immédiatement provoqué un smurf de la stagiaire ciné). Hélas, on n’a toujours pas le budget et les accréditations pour l’envoyer vous conter les coulisses, puisqu’il est interdit de dormir sur la plage, seul espace que la comptable nous autorisait pour cette occasion.

>>> Paris en toutes lettres, c’est du 5 au 8 mai. Le programme, resserré, ne laisse pas de place au sommeil: rencontres, lectures et fêtes non-stop dont pas mal de rendez-vous avec des écrivains déjà cités ici (Mathieu Larnaudie le 8 au 104 ; Mathieu Lindon le 8 au Point Ephémère…), et d’autres jamais vraiment cités faute de temps mais appréciés (Iain Sinclair et Philippe Vasset le 7, Jean-Charles Masséra…).
C’est aussi une bonne occasion d’aller découvrir la Gaîté Lyrique, nouvel espace numérique de Paris à la programmation ultra-hype-Baby (et désirable! et de qualité!), avec entre autres une performance de Frank Smith et Pierre Giner le 6 mai autour de Guantanamo. Dans une veine voisine, les reporters Guillaume Herbaut et Bruno Masi y présentent leur travail sur Tchernobyl, Zone, du 26 avril au 10 mai (lecture le 7 mai). Leur site, ‘Retour à Tchernobyl’ est à explorer ici.

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Cette édition ne serait pas complète sans une pensée pour Tom & The Raukettes.

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