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Articles de la catégorie ‘Cinéma’

22
Avr

sous les pavés la grâce

 

Viola. Jordan. Sellars. Wagner.

 

Chanceuse,

Tu avais vu arriver ce week-end de Pâques comme un ennui quelconque, sans agneau ni hallot, sans enfant pour crier après les lapins. Tu n’avais pas anticipé qu’un ami chercherait quelqu’un pour l’accompagner, à la Bastille, alors tu t’étais pointée les mains dans les poches, en jeans et dans le pull d’un autre.
C’était un soir de Wagner. Lundi, 21 avril.

Philippe Jordan ouvre le bal et te ravit vers le Nirvana.

Avoue,
tu n’avais jamais, auparavant, vraiment écouté Tristan. La première fois, c’était pourtant Waltraud Meier et Daniel Barenboïm. Mais peu importe, cette fois-ci, c’est la grâce que tu touches. Dès les cinq premières mesures et trois images hypnotiques de Bill Viola, tu as chaviré et pendant cinq heures trente tu ne vas plus rien sentir couler d’autre dans tes veines qu’une tendresse cinématographique. C’est d’ailleurs une des grandeurs de cette version: la collusion de l’art lyrique et du technicolor.

Très vite, tu t’es laissé hanter par les anamnèses, mais surtout par Jean-Luc Godard et sa tragique histoire d’amour dans un décor merveilleux. Tu as sombré dans des rêveries où des cantatrices avançaient caméra au poing pour filmer un Gustav Mahler jaloux, reprenant sans cesse les premières notes de l’adagietto de sa 5e sans jamais parvenir à surpasser le maître. Ton voisin du 2e balcon a persiflé une phrase amusée à l’idée qu’avec Isolde, Wagner n’ait jamais voulu que chagriner Nietzsche avant l’heure. Il y avait sans doute un peu de toutes ces hypothèses, mais ce que tu préférais était quand même d’en rester à une histoire d’amour loin du monde, dans la nuit. Tout l’acte II s’est déroulé comme un charme – pas une longueur, pas une fausse note.

So starben wir
Habet Acht
O ew’ge Nacht

Et puis à l’acte III, tu prenais subitement la résolution d’apprendre à jouer du cor anglais.

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« L’art doit insister sur l’existence de cette vie intérieure qui ne passe pas à la télé, qui ne peut se vendre. Ça, c’est radical. L’art nous donne un peu d’espace, nous permet de rester à un niveau d’analyse et de découverte complexe, qui ne tombe pas dans la propagande. »

>>> pour lire la suite de l’entretien avec Peter Sellars et Bill Viola
avec Fabienne Arvers, Patrick Sourd et Philippe Noisette, c’est ici.

>>> Tristan und Isolde, sous la direction de Philippe Jordan,
ms. de Peter Sellars et décors de Bill Viola, est présenté à l’Opéra-Bastille jusqu’au 4 mai.

***

Écoute, ce n’est pas fini,
si cette saison déjà bien entamée a été fort peu commentée sur le blog faute de temps, elle n’aura pas moins laissé une empreinte, à commencer par le quelque peu tétanisant Einstein on the Beach mais aussi Trisha Brown, ou comment prendre un espace immense comme le théâtre de la Ville d’un geste d’une main glissée entre deux rideaux de gaze. Il y eut, aussi, le mime hypnotisant d’Ann-Teresa de Keersmaeker lors des saluts après son duo avec Charmatz. Il y eut enfin les cuisses de grenouille de Josep Caballero, qui a raconté « sa » rétrospective pour le Nouveau Festival édition 2014 et le merveilleux Self Unfinished  de Xavier Le Roy. Des gestes infimes qui rappelaient combien être spectateur n’était pas un voyeurisme mais l’aventure d’un consentement: sans être soi-même artiste, gagner le droit à être là, physiquement.

Du droit à être artiste, il est question auprès du très cher hétéronyme Philippe Thomas, décédé en 1995 qui fait l’objet d’une rétrospective au MAMCO avec L’Ombre du jaseur (jusqu’au 18 mai). Philippe, si tu m’entends, ça fait bientôt vingt ans que je promène une œuvre de ton agence. Vu son format c’est à chaque nouvel escalier comme si tu m’avais légué ta croix de vouloir devenir un auteur sans savoir comment en faire un nom. Alors, oui, peut-être, il faudrait déménager moins souvent.

***

Remerciements particuliers à Mathieu & Cyril.
Une édition à la mémoire d’Yves, joueur de hautbois.

17
Jan

Hors Piste

copyright Valérie Mréjen et Bertrand Schéfer - 2011, reproduit avec autorisation.

Le Off

Le Festival Hors Piste (7 janvier-12 février), dédié chaque année à l’exploration des nouvelles formes d’images (films, performances et conférences) a invité le duo réalisateur Valérie Mréjen et Bertrand Schéfer à présenter une série de courts-métrages, dont deux productions inédites réalisées au Japon lors de leur séjour à la Villa Kujoyama – (Exercice de fascination au milieu de la foule et ABCDEFGHIJKLMNOP(Q)RSTUVWXYZ).

Ce sera aussi l’occasion de (re)voir French Courvoisier (qui a été précédemment présenté lors de quelques festivals de courts-métrages) ;  réminiscence hommage à Edouard Levé ; qui avait été chroniqué ici il y a déjà plus de deux ans. Voici une reprise de la chronique de sa Première, à l’automne 2009.

Boire, c’est la santé
(article du 6 octobre 2009) 

Reproduit avec autorisation des auteurs - Droits réservés.

C’est pudique, ça frappe fort, c’est CultEnews. French Courvoisier, le court-métrage de Valérie Mréjen et Bertrand Schefer, a impressionné la pigiste cinéma d’un jour, pas seulement parce que c’était joli de retrouver quelques abonnés, présents et souriants à la projection très réussie.  Emma avouera qu’elle supporte assez mal les “scènes de dîner” classiques du cinéma français, il est vrai qu’elle s’est dispensée depuis longtemps des “scènes au dîner” puisqu’elle mange seule, ou ne mange pas. Par un tour plus fort qu’un Armagnac hors d’âge, French Courvoisier, avec l’accent s’il-vous-plait, tord le cou au cliché de l’exercice de style et dissèque la frontière toujours délicate entre intime et alter, sans tomber dans les affres des autofictions et les écueils des confessions. Le film, pour le moment, n’est pas diffusé au grand public, et même si votre camériste myope, maniaque de la prise de note, en a relevé la dernière réplique si cinglante et si juste, elle ne gâchera rien de la surprise lucide, et dira simplement que c’est important de bien nettoyer ses lunettes, mais point trop non plus car ensuite la buée perle aux cils des autres. C’est cette buée que le film a saisi à l’instant de rendre larme.

Le Festival sera aussi l’occasion d’entendre Jean-Christophe Bailly (prix Décembre 2011), le 8 février (Les Animaux conjuguent les verbes en silence) ; de visionner Viva Paradis, réalisé par Isabelle Tollenaere dans les suites de la Révolution tunisienne, alors que les médias s’étaient tournés vers l’Egypte et la Libye (le 1er février).

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Brèves d’écritoire

Un telex des années 1930 hacké par les talentueux pirates berlinois - Photo E.R.>>> Le livre à lire en cette rentrée, c’est Une Femme avec personne dedans, de Chloé Delaume (Le Seuil). Pourquoi? Parce que c’est comme ça (#corruption? #connivencedesélites? #scandaaaale!)

>>> Le classique à relire en urgence, c’est, pourquoi pas, L’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, de Walter Benjamin, histoire de se préparer à la publication de ses Lettres  en langue française (en avril, voir par ici) – l’exposition qui est consacrée à ses archives berlinoises se tient au Musée d’art et d’histoire du judaïsme jusqu’au 5 février , de prisa! (voir Chronique par le Magazine littéraire ici).

>>> Autre classiques, disponibles gratuitement et dans le respect du droit d’auteur (oui c’est possible!! mais peut-être plus pour longtemps!!), une série de nouvelles de Philip K. Dick sont proposées par Open Culture, >>> ici.

>>> A propos de culture accessible à tous, Ubuweb menace de fermer ses portes si le projet de loi américain extrêmement restritif sur le droit d’auteur, baptisé SOPA, était voté cette semaine. Demain, il y a manifestation virtuelle (Internet Blackout Day).

>>> Si vous souhaitez soutenir l’auteure de ce site, vous pouvez aller voir son site personnel par là ; et acheter son ePub, Ah., publié aux éditions du Seuil. Certes, vous pouvez aussi ne pas, mais vous louperiez une belle chance de soutenir la jeune création pour seulement 7,99 euros. (#smile)

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Le mot de la fin

Κύσον με καὶ τὴν χεῖρα δὸς τὴν δεξιάν.*

(Diogène, en toute fin de soirée)

*Donne-moi la main et embrasse-moi.

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