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22 avril 2014

sous les pavés la grâce

par writer

 

Viola. Jordan. Sellars. Wagner.

 

Chanceuse,

Tu avais vu arriver ce week-end de Pâques comme un ennui quelconque, sans agneau ni hallot, sans enfant pour crier après les lapins. Tu n’avais pas anticipé qu’un ami chercherait quelqu’un pour l’accompagner, à la Bastille, alors tu t’étais pointée les mains dans les poches, en jeans et dans le pull d’un autre.
C’était un soir de Wagner. Lundi, 21 avril.

Philippe Jordan ouvre le bal et te ravit vers le Nirvana.

Avoue,
tu n’avais jamais, auparavant, vraiment écouté Tristan. La première fois, c’était pourtant Waltraud Meier et Daniel Barenboïm. Mais peu importe, cette fois-ci, c’est la grâce que tu touches. Dès les cinq premières mesures et trois images hypnotiques de Bill Viola, tu as chaviré et pendant cinq heures trente tu ne vas plus rien sentir couler d’autre dans tes veines qu’une tendresse cinématographique. C’est d’ailleurs une des grandeurs de cette version: la collusion de l’art lyrique et du technicolor.

Très vite, tu t’es laissé hanter par les anamnèses, mais surtout par Jean-Luc Godard et sa tragique histoire d’amour dans un décor merveilleux. Tu as sombré dans des rêveries où des cantatrices avançaient caméra au poing pour filmer un Gustav Mahler jaloux, reprenant sans cesse les premières notes de l’adagietto de sa 5e sans jamais parvenir à surpasser le maître. Ton voisin du 2e balcon a persiflé une phrase amusée à l’idée qu’avec Isolde, Wagner n’ait jamais voulu que chagriner Nietzsche avant l’heure. Il y avait sans doute un peu de toutes ces hypothèses, mais ce que tu préférais était quand même d’en rester à une histoire d’amour loin du monde, dans la nuit. Tout l’acte II s’est déroulé comme un charme – pas une longueur, pas une fausse note.

So starben wir
Habet Acht
O ew’ge Nacht

Et puis à l’acte III, tu prenais subitement la résolution d’apprendre à jouer du cor anglais.

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« L’art doit insister sur l’existence de cette vie intérieure qui ne passe pas à la télé, qui ne peut se vendre. Ça, c’est radical. L’art nous donne un peu d’espace, nous permet de rester à un niveau d’analyse et de découverte complexe, qui ne tombe pas dans la propagande. »

>>> pour lire la suite de l’entretien avec Peter Sellars et Bill Viola
avec Fabienne Arvers, Patrick Sourd et Philippe Noisette, c’est ici.

>>> Tristan und Isolde, sous la direction de Philippe Jordan,
ms. de Peter Sellars et décors de Bill Viola, est présenté à l’Opéra-Bastille jusqu’au 4 mai.

***

Écoute, ce n’est pas fini,
si cette saison déjà bien entamée a été fort peu commentée sur le blog faute de temps, elle n’aura pas moins laissé une empreinte, à commencer par le quelque peu tétanisant Einstein on the Beach mais aussi Trisha Brown, ou comment prendre un espace immense comme le théâtre de la Ville d’un geste d’une main glissée entre deux rideaux de gaze. Il y eut, aussi, le mime hypnotisant d’Ann-Teresa de Keersmaeker lors des saluts après son duo avec Charmatz. Il y eut enfin les cuisses de grenouille de Josep Caballero, qui a raconté « sa » rétrospective pour le Nouveau Festival édition 2014 et le merveilleux Self Unfinished  de Xavier Le Roy. Des gestes infimes qui rappelaient combien être spectateur n’était pas un voyeurisme mais l’aventure d’un consentement: sans être soi-même artiste, gagner le droit à être là, physiquement.

Du droit à être artiste, il est question auprès du très cher hétéronyme Philippe Thomas, décédé en 1995 qui fait l’objet d’une rétrospective au MAMCO avec L’Ombre du jaseur (jusqu’au 18 mai). Philippe, si tu m’entends, ça fait bientôt vingt ans que je promène une œuvre de ton agence. Vu son format c’est à chaque nouvel escalier comme si tu m’avais légué ta croix de vouloir devenir un auteur sans savoir comment en faire un nom. Alors, oui, peut-être, il faudrait déménager moins souvent.

***

Remerciements particuliers à Mathieu & Cyril.
Une édition à la mémoire d’Yves, joueur de hautbois.

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