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12 septembre 2011

A la bonne heure.

par writer

Justin Mason (CC Licence - Non commercial - Share Alike)Justin Mason (CC Licence - Non commercial - Share Alike)

– Des scènes et des zoos –

Il faut parfois voir quatre, cinq spectacles au long du mois de septembre pour décider celui qui incarnera le mieux l’entrée en saison (parfois les années mal lunées, y a pas plus d’entrée que d’issue). Ou, dès le deuxième week-end de septembre, première sortie, s’être déplacé au théâtre de la Bastille, pour écouter Jacques Bonnaffé – oui, du grand nom – dans le brillant Nature aime à se cacher (d’après le texte de Jean-Christophe Bailly Le Visible est le caché, créé au Festival d’Avignon). « Propos dansé » – tel qu’annoncé sur le programme, alliant mouvement (Jonas Chéreau) et déclamation de pinson, cette pièce – éblouissante parenthèse, est ciselée sans temps mort, sans pose, ou, comme le sourit le texte, « sans tambour et sans jupette ».

Vont se succéder quelques familles de singes (dont bonobos et orang-outangs), mais au plus près de 30 millions d’amis, c’est la philosophie qui s’invite, Héraclite en tête d’affiche, convoqué comme l’Obscur, l’insondable. Son Fragment 123 sera filé comme métaphore du « tressage animal du visible et du caché ». « C’est difficile, d’être bête » conclura Bonnaffé, plus difficile que « d’avoir l’air bête », et même (désolée, Gilles) ce n’est pas non plus « devenir bête » – On croyait avoir affaire à Héraclite, et c’est soudain Avital Ronell et son Dumpkopff qui débarquent. Lorsque Jonas Chéreau se lance en funambule dans la narration du choix fait par une handicapée de vivre avec les grands singes, c’est risqué – et peut-être, c’est le moment où la pièce semble effleurer la thèse, où il faudrait que ça danse encore plus. Pourtant, le discours n’est jamais naturaliste: c’est un élan nietzschéen qui déborde, et la scène traitée comme un zoo (mais où donc se cacher sur scène? comment en sortir?)

Alors, ces histoires de singe, ma foi, est-ce que ça vaut bien la peine, pour 55 minutes avec Jacques Bonnaffé? Oui, car c’est reposant, un grand acteur qui n’a pas besoin des manières d’un Tartuffe? (ahem, Podaly… Non, rien). Ou, parce que Daniel Johnston se voit offrir une apparition qui ravira tout corpus dédié à l’emploi du tube dans la dramaturgie (tome X).  Enfin, parce que Jean-Christophe Bailly, auteur du texte originel, sait s’emparer des sujets qui ne semblent en rien « branchés » ou par trop investis dans des marges regrettables, pour ramener du désir là où les clichés semblaient devoir avoir contraint à déserter. (Il faut lire, aussi, son lent travelling « régional » sans régionalisme, Le Dépaysement, paru au printemps 2011, pour le moins belle surprise à contre-courant)

Nature aime à se cacher contre la thèse par la grâce et l’humour – l’arrivée de Bonnaffé en jupe dans les premières minutes, nous aura moins évoqué la sempiternelle citation du travelo que la délicieuse critique de la mode « Sister-Wife » chez LBV – Chacun voit midi à sa porte. Ici, c’est un plaisir moins « grand public » que « bon public », nourri par l’acrobatie chorégraphique et conceptuelle, qui en aurait bien redemandé encore.

…ἁρμονίη ἀφανὴς φανερῆς κρείττων // le lien qu’on ne voit pas, est plus fort que celui qu’on voit.
(Fragment 54)

>>> Nature aime à se cacher est présenté au Théâtre de la Bastille jusqu’au 18 septembre.

>>> Jacques Bonnaffé est également présent au Théâtre du Rond-Point pour une lecture de Jean-Pierre Verheggen, les 14, 15 et 16 septembre.

>>>Pour les lecteurs qui seraient tentés de découvrir plus avant les Ecrits d’Héraclite d’Ephèse dit l’Obscur, la cultenews accro à Bailly l’Ancien suggère deux ouvrages magnifiques: Héraclite ou la séparation, de Jean Bollack et Heinz Wismann, disponible aux éditions de Minuit, qui répertorie chaque fragment en grec et en français, ses sources et son sens ; ainsi que le Héraclite de l’inégalable Theodor Gomperz, contemporain de Sigmund Freud, disponible aux très jolies Editions Manucius pour la très modique somme méritée de 5 euros.

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– Cheek n’Cheers –

Aucune hésitation sur le grand roman de cette rentrée: Céline Minard, avec So Long, Luise (chez Denoël), très attendue, ne déçoit pas – et elle plaçait déjà la barre très haut (voir par ici la chronique d’Olimpia, Habemus Papesse – rédigé dans l’édition d’hiver 2010). Céline Minard laise pantelant sur le carreau, avec sa virtuosité langagière, sa ponctuation guerrière et son imagination débridée. Convoquant aussi bien le bas-français que l’anglais, elle débauche à pleine vitesse dans une narration qui fait passer l’envie de l’emploi les substantifs attendus, comme « transgression », ou « subversion » – ce serait par trop has-been de n’avoir que ça à dire d’un tel livre, où une écrivain pseudo-crépusculaire règle son testament, lettre d’amour à son amante, en mode jouissif. Alors, on pense, par instant, à une autre Louise, mais c’est une vue de l’esprit: le roaster de Céline Minard en impose autrement, ne serait-ce que par sa manière d’insister sur des goûts de luxe, son art de s’approprier le monde comme une évidence déjà conquise, cheek sans quartier pour le chic.
Bref: c’est génial.

« Et du coin de l’oeil, quand tu m’as rejointe pour regarder le monde de concert avec moi, je vois ton profil. Nous sommes dans un de ces véhicules que nous avons beaucoup empruntés au cours de notre vie et pas toujours conduits, embarquées pour une aventure qui file derrière les vitres du salon de musique, qui ne finira pas – et je me demande ce que tu vois. […] Je te regarde du coin de l’oeil et ton profil de page découpe le monde qui m’entoure et l’enchante. »

So Long, Luise, p. 180.
(et aussi un long extrait audio via Les Bonnes feuilles)

Pour en savoir plus, une belle chronique est parue sur le site La Marque aux pages ; Céline Minard fait également la Une du Matricule des anges (il faut acheter!).

***

– Les Brèves de la guichetière

>>> Autre femme de tête qui donne des ailes aux alouettes, Chloé prend Beaubourg, le 16 septembre, avec un mix qui rendra hommage aux surréalistes (à propos: est-ce que quelqu’un ici saurait si Claude Cahun – dont les photos sont exposées jusqu’à la fin du mois au Jeu de Paume – a connu Buster Keaton? Dans l’imaginaire d’une époque, leurs visages semblent parfois se croiser. Mais la stagiaire Arts fume souvent la moquette.)

>>> Le chouchou Christoph Marthaler ouvre la saison avec ±0 au Théâtre de la Ville, du 16 septembre (choix cornélien, donc) au 24. Après l’Islande en 2010, le Groënland va-t-il s’imposer comme la contrée glacée à visiter en 2012? Marthaler nous chantera-t-il la Truite? La salle va-t-elle se tenir tranquille? Hurlera-t-elle au génie ou à l’arnaque? Suspense, suspense, pour l’un metteurs en scène les plus excentriques et discutés, compte-rendu à suivre dans une prochaine édition.

>>> Le Printemps de septembre est de retour du 23/09 au 16 octobre, Toulouse toujours. Les deux premiers week-ends proposent des nocturnes estampillées Soirées Nomades, et c’est de mémoire un rendez-vous agréable. Voir le programme par là, très fourni. Vous pouvez envoyer Points Smiles et encouragements si vous rêvez d’un nouveau reportage kamikaze.

***

– Le Baiser de la fin –

– T’as entendu?
– Mais oui! Ça fait tellement plaisir.

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Remerciements: l’image d’ouverture a été trouvée chez Justin Mason (www.jmason.org) ; et reproduite avec son autorisation. Thank You!
Sur le phonographe: Dirty Beaches.

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