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18 avril 2011

Edition de la mi-saison

par writer

Une édition corsée et corse avec l’étoile Leccia, à placer sous le signe du proverbe ‘Noël en caleçon, Pâques en balconnet’. Happy reading!

***

La Nuit Desanti

Nuit Bleue, d’Ange Leccia, projeté cette semaine à l’Espace Saint-Michel (il a été réalisé en 2008) est un film muet, comme était muette la Callas qu’Ange avait figée pour une Nuit fraîche dans les jardins du musée Rodin, en 2009. Passée la première phrase du film, tout ne se jouera plus que dans les regards, les gestes, la profondeur des plans et un grondement de vagues, à l’exclusion de quelques phrases et d’un Miserere polyphonique. Un enterrement, des hommes de mèche, du feu aux poudres. C’est presque assez lent pour l’ennui, mais cette lenteur qui grandit devient manière d’enserrer la tension pour qu’il n’en subsiste que l’éclat des phares. Ange Leccia, Corse, et sculpteur d’écran (ici raconté autrement par Dominique Gonzalez-Foerster et Tristan Bera), ponctue son film de tableaux, citations de ses oeuvres (énumérées là) ou des œuvres d’autrui (La Barque de Dante) tels des cartons récitatifs pour romance insulaire.

Il y a Antonia (Cécile Cassel), et sa veste de mouton retourné trop bien coupée, sa belle peau L’Oréal, qui signe la Parisienne de passage. Il y a Ettore, barbu-bourru. Et il y a Alexandre, aux cheveux bouclés comme Gabriel. Comme c’est du cinéma, Antonia va détourner Alexandre de la cause, et abandonner Ettore à sa passion des explosifs. Comme c’est Ange Leccia, cela ne se fera pas sans un long travelling photogénique, esthétisant  les dynamitages. S’il y a quelque chose qui frappe dans la mise en scène, c’est la représentation du combat: la limite entre ‘forces de l’ordre’ parfois aperçues, et forces ‘de l’ombre’-Canal historique, si elle est identifiée par la narration, dépasse l’hommage au cinéma du genre en annulant les signes de reconnaissance qui seraient propres à chaque entité. Valorisation des hommes, du silence, de l’efficacité, de la discipline… toute l’imagerie semble vouloir dire que les gestes de guerre se ressemblent, dans un effacement du  parti-pris face à la ’cause’, qui ne sera, ici, traitée ni comme résistance ni comme terrorisme. Il y a pourtant bien questionnement de l’adhésion, et de ses incertitudes. Lorsqu’Alexandre veut se galvaniser, ce n’est pas une polyphonie qu’il écoute. Il met la télé, il se repasse une vidéo du Sporting Club de Bastia au son d’une techno bon marché. Il semble y chercher quelqu’un, peut-être ce Jean, disparu en mer qui hante le film de son cercueil, mais c’est le drame de l’effondrement des tribunes de Furiani qui vient à l’esprit (après une étude minutieuse des maillots, les images sont, en réalité, des archives des années 1970, où se joua sa première finale de la Coupe de France pour le club, face à l’O.M et non pas la demi-finale de 1992)

Mais c’est une autre disparition  qui viendra hanter ce film, après défilement des crédits. On apprend que la première phrase, dont l’écho aura traversé le maquis,  est de Jean-Toussaint Desanti, puis en cherchant la référence, on découvre le décès de Dominique Desanti, le 8 avril 2011, presque dix ans après son mari. Liens du songe: il n’y a peut-être pas de hasard à ce que ces deux figures de l’engagement, amoureux du XXe siècle, qui ont incarné la survivance à la grande traversée de l’Histoire, viennent à nouveau s’étreindre au bord de la nuit corse.

« Pourquoi devient-on l’ami de quelqu’un que l’on rencontre? Pourquoi veut-on le revoir? Parce qu’on entrevoit qu’avec cette personne va s’établir un rapport de consonance et de complicité, un désir de présences réciproques, un désir de paroles réciproques […] dans lequel les corps sont toujours intéressés – ils sont toujours là – et qui exige son renouvellement. »

La Liberté nous aime encore, Dominique et Jean-Toussaint Desanti. Editions Odile Jacob, 2001

***

La Tentation de Saint-Antoine / détail 'Le messager du diable' - Jerome Bosch

Sur les cons d’Avignon

Souvenons-nous donc qu’en juillet 2010, Avignon nous était soudain apparue comme une ville faussement ouverte à la création, et pourquoi pas, même, la subissant de manière simplement opportuniste. Il n’y a donc pas d’immense étonnement, mais tout de même de la consternation,  à avoir appris que deux pièces d’Andres Serrano exposées à la Collection Lambert ont été sauvagement vandalisées par quelques bas-de-la-calotte. Sans hasard, cela rappelle l’incendie volontaire de 1988 au Cinéma Saint-Michel contre la projection de la Tentation du Christ, qui avait fait 13 blessés. Ce cinéma, devenu Espace Saint-Michel, a connu une nouvelle attaque de nature et cible différente cette fois-ci contre Gaza Strophe, le 3 avril (rapportée par le Post). L’obscurantisme est d’une cohérence qui donne décidément bien mal au crâne.

…/…

Τοὺς πλείστους ἔλεγε παρὰ δάκτυλον μαίνεσθαι· ἐὰν οὖν τις τὸν μέσον προτείνας πορεύηται, δόξει μαίνεσθαι, ἐὰν δὲ τὸν λιχανόν, οὐκέτι.

Quant à Diogène, il disait que beaucoup de gens passaient pour fous à cause de leurs doigts, parce que si quelqu’un portait le doigt du milieu tendu, on le regardait comme un insensé,
alors que s’il tendait le petit doigt cela n’arrivait point.

Diogène, Mon coeur, comme toujours, soyons fous:
fêtons Pessah aux Calendes grecques et Pâques en balconnets.

***


Brèves de trottoir


>>> Bravo à Point-Ligne-Plan pour sa sélection de 100 vidéos d’artistes en VOD – qu’on ne découvre que maintenant car être pigiste, c’est toujours rester un peu godiche: Ange Leccia, Valérie Mréjen, Dear Vincent Dieutre, Valérie Jouve ou Dominique Gonzalez-Foerster… qu’il pleuve ou neige cet été, on sait qu’on ne va pas s’ennuyer, et ça s’annonce aussi idéal pour le train de nuit jusqu’à Venise.

 >>> Pont-à part-ou-presque, le Festival d’Avignon 2011, avec l’artiste invité Boris Charmatz, se déroulera du 6 au 26 juillet pour le In et du 8 au 31 pour le Off. Sophocle aux Carrières de Boulbon sous la houlette du mélo Wajdi Mouawad-et-polémiques-migraineuses, Jeanne Moreau et Etienne Daho pour Le Condamné à mort de Genet plus consensuel, ou le plus rare Tino Seghal (ici raconté par le New York Times si vous ne le connaissez pas). Faites vos choix, les réservations ouvrent au mois de juin.

>>> Julie Andrée T., performeuse et plasticienne canadienne, s’installe au théâtre de la Bastille avec Rouge du 6 au 10 mai : elle avait, l’an dernier, offert bien des raisons d’aimer  Avignon, comme quoi aucune vérité ne saurait jamais se figer.

>>> Cannes, c’est du 11 au 22 mai. Une occasion comme une autre de vous inviter à lire Disorder in Discipline, qui s’y connaît beaucoup mieux qu’ici, et une occasion, aussi, de garder un oeil sur la sélection de la Quinzaine des réalisateurs – et, réalisatrices, aussi (UPDATE: au 19 avril, la sélection du film de Valérie Mréjen et Bertrand Schefer, En Ville ,est ‘confirmed‘, information qui a immédiatement provoqué un smurf de la stagiaire ciné). Hélas, on n’a toujours pas le budget et les accréditations pour l’envoyer vous conter les coulisses, puisqu’il est interdit de dormir sur la plage, seul espace que la comptable nous autorisait pour cette occasion.

>>> Paris en toutes lettres, c’est du 5 au 8 mai. Le programme, resserré, ne laisse pas de place au sommeil: rencontres, lectures et fêtes non-stop dont pas mal de rendez-vous avec des écrivains déjà cités ici (Mathieu Larnaudie le 8 au 104 ; Mathieu Lindon le 8 au Point Ephémère…), et d’autres jamais vraiment cités faute de temps mais appréciés (Iain Sinclair et Philippe Vasset le 7, Jean-Charles Masséra…).
C’est aussi une bonne occasion d’aller découvrir la Gaîté Lyrique, nouvel espace numérique de Paris à la programmation ultra-hype-Baby (et désirable! et de qualité!), avec entre autres une performance de Frank Smith et Pierre Giner le 6 mai autour de Guantanamo. Dans une veine voisine, les reporters Guillaume Herbaut et Bruno Masi y présentent leur travail sur Tchernobyl, Zone, du 26 avril au 10 mai (lecture le 7 mai). Leur site, ‘Retour à Tchernobyl’ est à explorer ici.

***

Cette édition ne serait pas complète sans une pensée pour Tom & The Raukettes.

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