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8 octobre 2010

Fronde Smith #entretien

par writer

Alors, il y a l’amour : prendre un train, en retard, recevoir la pluie, diluvienne, et atterrir dans un hôtel en marge de Manosque ou presque, tout ça parce qu’il y a un an, Emma se promettait, sinon d’en être, au moins d’y être.  Et puis, il y a la chance : Frank Smith, l’auteur de Guantanamo, livre qui a suivi la table de chevet de l’été ainsi que raconté , rencontré « au coin de la rue » et au bout du fil dans un même instant. Quelques aléas et un vol Transatlantique plus loin, l’écrivain élégant en voyage au Québec  a éclairé le Skype de la CultEnews d’une conversation sur la poésie comme fronde.


>>> Dans d’autres entretiens, parus lors de la sortie de Guantanamo au printemps dernier, tu t’es défini comme « Poetic War Reporter ». Peux-tu développer ce que tu entendais par là ?

C’est en réfléchissant avec un ami à la manière dont on pouvait définir mon approche littéraire qu’est venue cette expression : Poetic War Reporter. Je mène un travail construit à partir de documents (notes, rapports, comptes-rendus, articles, etc.), qui se voudrait une nouvelle forme de littérature engagée, résolument en appui sur les enjeux géopolitiques ultra-contemporains. Mais je viens de la poésie, j’ai collaboré à plusieurs revues dont Action Poétique, la revue If, Cargo, j’ai publié plusieurs livres de poésie… et j’aime veiller à l’assemblage du poétique par le politique (et réciproquement). Le Poetic War Reporter, pour moi, c’est l’écrivain qui développe des espaces poétiques expérimentaux du point de vue formel, en phase avec les problématiques politiques contemporaines immédiates.

Le point de départ c’est un attachement scrupuleux aux témoignages, qui constituent une matière première prête à l’emploi. Je viens de finir un projet consacré à une communauté d’Indiens en Louisiane, qui ont la particularité d’être confrontés à la misère et à la dévastation des ouragans. Il s’agit d’un récit élaboré depuis la parole des Indiens elle-même, à partir d’entretiens que j’avais réalisés à plusieurs reprises pour la radio :  j’ai produit deux documentaires radiophoniques avec eux depuis 2005. Des liens presque affectifs se sont créés entre nous, mais je ne n’ai pas entrepris pour autant un travail d’ethnologue : chacun reste avec ses incompréhensions et différences. Ce livre devrait être publié dans deux ans.

J’ai débuté le dernier de mes projets, sur Gaza, lors de la publication du rapport Goldstone — du nom du  juge qui a mené une mission d’enquête à la demande de l’ONU après l’opération « Plomb Durci » de décembre-janvier 2008, où Israël a envahi et visé les infrastructures de la bande de Gaza. Là encore, je m’intéresse exclusivement aux témoignages, aux récits des protagonistes, notamment autour de la violation des droits de l’homme. Il est très important de ne pas retranscrire ce qui pourrait relever d’une « opinion », quelle qu’elle soit, encore moins d’un jugement ou d’une morale : c’est une confrontation, mais avec des gants, puisque je questionne les notions de honte, de respect, et de dignité. Je me sers uniquement des « circonstances, des actions, des faits » tels que rapportés par les témoins.

>>> Les documents que tu as exploités pour Guantanamo sont en anglais, quel travail as-tu effectué pour leur retranscription, puis leur passage à la littérature ?

Je traduis un texte brut anglais vers un texte brut français, je déplace, je translate, c’est un transfert de données. J’effectue ensuite le travail formel, en français. La traduction est un premier effet de translation, puis il y a un autre déplacement, qui s’exerce, lui, de l’espace judiciaire à la sphère poétique. Je travaille la ponctuation, la scansion, la coupe des phrases, je monte, je nettoie et j’agence tel un jeu de construction qui aide à véhiculer le sens, qui montre la chose elle-même et rien d’autre.

>>>L’architecture de Guantanamo se dégage autour de l’alternance entre pronom indéterminé, échanges martiaux formels (Président/Détenu), et surgissement de l’ « homme » lors de chapitres proches de l’épopée. Comment cette forme s’est-elle imposée ?

Mes choix, qu’il s’agisse du pronom indéfini, de la transcription pure (le Président/le Détenu) ou de l’emploi du substantif  générique « l’homme » relèvent d’un traitement low fi de la littérature, explorée telle une infra-basse. Je veux contraindre la langue à se dépouiller, la déverrouiller, atteindre le degré zéro de la représentation, lui retirer son vernis esthétique. Il faut faire vœu de pauvreté, « ôter » et ne pas se laisser prendre  en « otage », se méfier de la métaphore qui a tendance à surdimensionner, tendre vers une « simplification lyrique » du texte, réduire la teneur poétique à son plus simple appareil : je prends mes références chez Marguerite Duras, mais aussi les poètes objectivistes comme Charles Reznikoff qui écrivait à partir de procès-verbaux, et Georges Perec. J’ai aussi été influencé par quelqu’un comme Emmanuel Hocquard, quand il déclare que « Ecrire de la poésie, c’est mener une enquête », ou encore « La grammaire est loi, la loi est grammaire ».

>>>Ton texte, dont le cœur du sujet est dur – les itinéraires et conditions de déportation des prisonniers à Guantanamo, marque par sa pudeur…

Cela m’importe de traiter les sujets que je choisis avec délicatesse, élégance et une certaine pudeur. Pour Guantanamo, j’ai d’emblée exclu tous les interrogatoires partisans, « extrémistes » quelque soit le point de vue. Des témoignages ont attiré mon attention plus que d’autres, pour leur thème ou la puissance de leur transcription. Je n’ai rien inventé des  interrogatoires repris, mais j’ai ressenti, je les ai tous ressentis. En me concentrant sur la grammaire, les effets de ponctuation, de scansion, de rythme, j’ai voulu créer un texte débarrassé de ses ornements inutiles, et par la répétition, le perfectionnement de ce travail littéraire, j’ai essayé d’atteindre ce que je ressentais comme étant la distance juste. C’est cette distance à calculer qui importe.

>>>Cette distance, est-ce que ce pourrait être aussi l’espace du travail radiophonique, qu’on retrouve avec l’Atelier de Création radiophonique sur France Culture chaque dimanche?

Oui, tout-à-fait. Réaliser des documentaires pour la radio, conduire des entretiens, cela consiste aussi en une (re)création de la distance, c’est l’apprentissage que j’en ai eu. Tout, au sein de l’exercice de création, est une question de réglage nécessaire.

Entretien réalisé par Emma Reel, le 5 octobre 2010.

Guantanamo, de Frank Smith, est disponible dans la collection Fiction & Cie, éditions du Seuil, ainsi que sur Publie.net.

***

>>> A venir vite vite ce week-end: Manosque le nez au vent, la leçon de Monsieur Volodine, le petit Echo de septembre par un Renvoyé très spécial… et, sur l’oreiller, le baiser d’une pigiste qui refuse encore d’aller dormir.

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