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15 juillet 2010

Une jasette avec Julie Andrée T.

par writer

Lorsque Julie Andrée T. apparaît dans les Jardins de l’hôtel la Mirande, son fard à paupières et le haut de son maillot de bain visible sous le T-shirt blanc, d’un bleu ciel pétant, rappellent le fond de scène du spectacle Not Waterproof, sous-titré L’Erosion d’un corps erroné, qu’elle a présenté deux jours auparavant à la Chapelle des Pénitents Blancs (chroniqué ici). Elle remarque, amusée, que les journalistes français travaillent « à la bonne franquette », c’est-à-dire sans enregistreur mais le carnet de notes – je ne lui dirai pas qu’elle est la première artiste que j’interviewe pour la CultEnews – après tout il y en eut quelques autres avant, ailleurs. Et nous profitons d’un très bon moment, un des meilleurs, pour la pigiste autonome, de tout ce Festival.

Image reproduite sous réserve des droits d'utilisation.

Pour commencer, j’aurais surtout envie de te parler d’art…
« Alors, ça commence bien! J’ai d’abord étudié les arts visuels, puis j’ai fait de la performance à partir de 1994. Au début des années 2000, j’ai travaillé avec Benoît Lachambre. J’ai réalisé des installations pour lui, et c’est ainsi que j’ai connu le monde de la scène. Je suis plasticienne et performeuse. Depuis quelques années, j’évolue vers toujours plus d’abstraction, et une plus grande part donnée à l’installation. Dans ma pratique artistique, je suis attirée par les formes pures, les couleurs brutes. Je dessine chaque élément de mes performances, que je conçois comme des formules mathématiques: mes dessins sont minimalistes, linéaires, géométriques. Je travaille avec beaucoup de formalisme à ce que le corps et l’espace ne fassent qu’un.

Tu sembles concevoir une tension permanente entre tous les éléments de la scène, dont ton corps, comme si tout était relié par un fil. Comment définirais-tu ce rapport?
« Le corps est un élément de l’espace, au même titre que les objets. Je suis très inspirée par l’architecture, l’art conceptuel. Un élément important de Not Waterproof, c’est la force de gravité: c’est elle qui permet la transformation des objets, et aussi, pose les limites du corps.

Tu as beaucoup pratiqué la natation, tu mets ton corps à l’épreuve, et pourtant ton travail ne semble pas relever d’une esthétique de la douleur.
« Je suis effectivement devenue adulte en pratiquant la natation en compétition, donc j’ai appris à pousser très loin les limites physiques et mentales. Mais il n’y a pas de jeu sur le traumatisme. Ce qui m’importe, c’est que le corps devienne non pas objet, mais une extension de l’objet: je propose un travail sur la perte d’identité, la disparition du corps.

C’est assez sombre, cette idée de disparition…
« J’aime jouer sur la ligne entre l’horreur et la beauté. J’aime les écrivains comme Georges Bataille, ou la peinture de Francis Bacon. Je m’attache à construire une attraction visuelle alliée à une action troublante.

Cela me fait penser à ce moment où tu te passes un fil d’archet sur les lèvres, qui retourne ta lèvre supérieure…
« Oui, tout-à-fait, c’est un exemple où je suis défigurée, où le public a du mal à soutenir ce que je suis en train de faire, et où je veux maintenir cette tension.

Pourquoi parles-tu d’un « corps erroné »?
« Justement, parce qu’il n’a plus d’identité. Le corps se fond dans le paysage, comme la glace fond depuis les têtes suspendues au-dessus de la scène, pour rejoindre peut-être l’état aqueux, dont le rouge sang dont j’ai teint l’eau des bocaux disposés ici et là. Je veux, ainsi, disparaître à travers l’espace, faire de mon corps un simple lieu de passage et de transformation. Lorsque je suis en équilibre sur les bocaux, je mime cette disparition, cette fragilité: je convoque l’image d’un corps qui se vide de son sang, mais aussi, je deviens entièrement part de mon installation.

En dépit d’une violence distillée, ton travail est émouvant, poétique…
« Je fais de la poésie visuelle. J’utilise les éléments en changeant sans cesse leur signification, leur signifiant, en renouvelant leur lecture au long du spectacle. Par exemple, le carré bleu en fond de scène est à la fois le ciel – que je tente d’attraper en déchirant un fragment, et plus tard une simple boule de papier que je transforme en installation en y ajoutant les plumes du vautour. Ou encore, le cylindre d’eau que je teins avec mes lèvres couvertes de peinture bleue devient un monolithe, et un motif qui répond au ciel, une profondeur chromatique supplémentaire. Le contenant prend alors forme avec la couleur.

Not Waterproof semble comme suspendu autant dans le temps que dans l’espace. Qu’est-ce qui en fait la fin?
Not Waterproof se finit sur le plateau laissé dans la lumière conçue par Jean Jauvin. La salle ne se rallume pas, le public s’en va dans la pénombre: nous avons voulu laisser le spectacle déborder dans des points de suspension vers l’extérieur.

Tu as écrit dans ton carnet de travail, et cela a été repris dans le programme, « L’abstraction de Not Waterproof est une invitation faite au public à être créatif. » Que penses-tu de la réception qu’Avignon t’a accordée?
« J’avais été prévenue que le public du festival était très difficile. J’ai ressenti qu’une partie de mon public était déstabilisé, comme s’il fallait absolument répondre à la question « C’est quoi? ». Mais tout s’est très bien passé. Une part de mon travail consiste à laisser le sens ouvert, et le rythme de Not Waterproof, avec la répétition de motifs récurrents, est une invitation à la rêverie. Ici, tout a été très convivial, une très belle aventure. »

Emma Reel

A vos tablettes: Rouge, autre spectacle de Julie Andrée T. présenté à Avignon que la CultEnews n’a pas pu voir, sera présenté au Théâtre de la Bastille, Paris, du 5 au 10 mai 2011.

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