L’été des grands départs.
Visiter “Le Temps retrouvé”, exposition conçue par Cy Twombly pour la Fondation, au lendemain ou presque de la mort de l’artiste, aurait pu donner cette impression curieuse qui saisit lorsque la vie devient devoir d’inventaire dans l’appartement d’un défunt, né Edwin Parker.
Cette exposition semble pourtant tout sauf crépusculaire: sereine – avec le rocking-chair de David Claerbout, dont le charme ne tient pas seulement à l’imperceptible mouvement de la chaise, mais, nous l’apprendrons plus tard, à avoir été bernée de ne pas avoir remarqué que l’installation répondait à la présence du visiteur ; et aussi pleine d’humour avec les stéréoscopies de Jacques-Henri Lartigue (inénarrable ‘Bibi dans son bain’) et le film cocace d’un Sacha Guitry intervieweur hâbleur pour impressionnistes déclinants (qui peut mener à s’interroger sur une forme de lucidité drôlatique revendiquée par l’artiste, qui se savait atteint d’un cancer). Les salles dévolues au travail photographique de Cy Twombly (inédit en France) semblent irrémédiablement plus testamentaires (le message d’Eric Mézil, co-commissaire, annonçant le décès de Cy Twombly, était accroché discrètement, sauf erreur, à leur entrée) – voyages, natures mortes, portraits artificiellement frappés par l’oeil contemporain de ces couleurs désormais estampillées ‘vintage’ qui ont envahi les applications photo de l’IPhone – ce qui produit un curieux effet (superficiel – cette appréciation est une hérésie chronologique et critique, bien sûr, mais aussi un court-circuit qui fit songer que l’efficacité technologique résidait peut-être moins dans l’appel à la nostalgie, que dans l’illusion qu’elle apportait à chacun de posséder un regard artistique – mais c’est une autre histoire). C’est très beau, et aussi, difficile de distinguer à quoi l’on accorde cette beauté – la délicatesse, les gammes chromatiques, le filtre du décès si proche.
Au chapitre madeleine de la rédaction, trois photographies d’Hiroshi Sugimoto, trois visions de la mer – Egée, Ligurie, Caraïbes, peuvent se regarder de différentes distances pour en apprécier les nuances, d’autant qu’elles sont accrochées de telle sorte qu’elles reçoivent le reflet atténué de la lumière extérieure qui en accompagne la sensation de profondeur et de flottement. Leur accrochage a ouvert un Temps retrouvé inattendu, ‘vue de l’esprit’ d’une critique qui a facilement la berlue, clin d’œil à un autre artiste , Philippe Thomas et sa pièce Sujets à discrétion – triptyque composé de trois vues de la Méditerranée depuis l’île du Frioul. A propos de cette oeuvre, la critique d’art Sophie Berrebi, dans Frieze (2001), suggèrait: “La répétition de la ligne d’horizon, qui court à travers les trois panneaux, hypnotise. Cette ligne crée une image parfaite et précise, et semble pourtant se mouvoir dans une tentative d’échapper à la finitude.” Phrase ici citée comme anamnèse, pour un artiste qui avait tenté d’écrire sa disparition -voir ici la critique très paradoxale d’Elisabeth Wetterwald, qui semble ignorer – ou refuser de prendre en compte – que Philippe Thomas fit le choix de cesser volontairement toute production vers 1991 car la vie avait rejoint la fiction (il est décédé en 1995).
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Roman Opalka, pour le dire vite, a eu plus de chance. L’artiste (né en 1928, soient trois petites années avant Cy Twombly) avait commencé sa série quotidienne en 1965 pour atteindre en 2008 ce qu’il baptisait le “blanc mérité” (ayant ajouté à chaque jour 1% de blanc) – il ne peignait donc plus, depuis cinq ans, qu’en blanc sur blanc. Son décès, le 6 août dernier, avait de quoi réveiller l’interrogation (l’angoisse) face aux stratégies d’effacement du sujet ‘artiste’ et des coups de sort du Sein und Zeit, d’une manière, peut-être plus douce, qui fit songer à Malévitch, qui écrivait, à l’occasion de son exposition du Carré blanc sur fond blanc (1918):
“À présent, le chemin de l’homme se trouve à travers l’espace… J’ai percé l’abat-jour bleu des limites de la couleur, j’ai pénétré dans le blanc ; à côté de moi, camarades pilotes, naviguez dans cet espace sans fin. La blanche mer libre s’étend devant vous.”
Il était l’heure de partir pour la plage.
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>>> Le Temps retrouvé est présente jusqu’au 30 octobre, Fondation Yvon Lambert, Avignon, et à Arles (lire chronique) avec un second volet qui confronte avec éclat les Self-Portraits of You + Me de Douglas Gordon et les Portraits javellisés de Miquel Barcelo (jusqu’au 18 septembre).
>>> Roman Opalka est à (re)découvrir jusqu’au 2 octobre à Thonon-les-Bains, avec la rétrospective Vertige de l’infini, suivie d’un autre volet au Mans, du 3 novembre 2011 à janvier 2012. Il est également présent à Venise, au Palais Fortuny (jusqu’au 13 novembre) et à la galerie Michela Rizzo (jusqu’au 29 octobre).
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Le baiser de la fin
ψυχῆισιν θάνατος ὕδωρ γενέσθαι, ὕδατι δὲ θάνατος γῆν γενέσθαι,
ἐκ γῆς δὲ ὕδωρ γίνεται, ἐζ ὕδατος δὲ ψυχή.
(Héraclite, en train de chanter sous la douche)
L’édition sur le pont – ACTE I.
Apostille
“En 1774, quelqu’un a dit: l’esprit large et la haute intelligence de certaines femmes du monde servent de lien entre les classes les plus différentes de la société intellectuelle et tendent à abattre les barrières qui jusque là séparaient les différentes sphères mondaines.”
Merci bien Donatien, voilà de quoi nous changer des Je pense donc j’essuie.
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ACTE I – Arles
Scène 1: le contexte.
Il faut avouer que la tenue d’un blog par 30°, couplée à une multiplication des Chablis, une alimentation déséquilibrée et une organisation hasardeuse, porte quelques conséquences, parmi lesquelles mauvaise humeur constante, envoi de textos grincheux à pas d’heure – et en se trompant de destinataire, et tutti loupés. La Cultenews, fidèle pourtant depuis trois ans à l’adage “la fête, d’abord tu sauveras” a débusqué quelques bonnes expositions pour s’adonner au plaisir d’une sieste les yeux grands ouverts.
Si les Rencontres d’Arles, globalement, ont déçu par nombre de bavardages vains, leur dimension de simple auto-congratulation (dont remise de prix en mode “césar de la photo”), et des expositions souvent superficielles, s’y cachent pourtant de vraies joies d’y venir. Ce sont (malheureusement?) des valeurs déjà très éprouvées qui séduisent au premier coup d’œil comme Chris Marker, avec ses séries de belles passagères, ou Douglas Gordon, super star de l’axe Arles-Avignon par la grâce d’Yvon Lambert. L’exposition qui lui est consacrée au Méjan, en vis-à-vis de Barcelo, est convaincante non seulement par elle-même, mais parce que le traitement du portrait (brûlé par Gordon, javellisé par Barcelo, le second, pour mémoire, étant peintre) semble, dans la manière dont il pose le rapport de la beauté à sa destruction, devoir être interrogé dans une autre dimension aux photo-reportages dédiés aux attaques à l’acide qui défigurent chaque année des milliers de femmes asiatiques, et dont l’un d’entre eux a été projeté un soir des Rencontres (faute de posséder sa référence exacte, voir ici le travail de Paula Bronstein, dont il semble malvenu de prévenir combien il est éprouvant).
Mais reste qu’Arles a parfois posé une sorte d’obscénité des discours au regard des sujets évoqués ; la palme revenant au débat qui a suivi (le lendemain) la projection de La Valise mexicaine. Ce documentaire, réalisé par l’Américaine Trisha Ziff et dédié aux images retrouvées de Capa, David Seymour et Gerda Taro (compagne de Capa, décédée dans les combats de la Guerre d’Espagne), a certes déçu par la confusion induite par son souci d’exhaustivité (qui mêlait témoignages, dont une abuela encore émue de ses bals sur le paquebot en route vers le Mexique, histoire des photographies et du conflit). Mais il ne méritait pas complétement le mitraillage dont il a été l’objet, et surtout pas la polémique lancée par le président des Rencontres affirmant qu’il n’y avait pas eu de camps de concentration dans les Pyrénées-Orientales. De bonne mémoire quasi-familiale, il y en eut, entre autres à Argelès et aussi à Rivesaltes, près de Perpignan.
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Scène 2: la jeune garde.
D-I-S-C-O-V-E-R-I-N-G-A-D-R-I-A-N-W-O-O-D-S
Arles compte pourtant suffisamment de très bonnes expositions pour y flâner avec plaisir en oubliant les grincements (sans compter les galeries qui ont nécessairement échappé, vue la profusion généreuse de son Off). C’est le cas, par exemple, des artistes présentés au Magasin de jouets. L’un d’entre eux, Adrian Woods, a conçu un travail très poétique autour du paysage, de l’enfance et d’un jeu d’échelles qui consiste à créer des paysages (in situ) où s’intègrent des maquettes ou petites voitures qui en déjouent l’immensité. Le jeune photographe, frais diplômé de l’Académie des arts de la Hague, fan de science-fiction, s’intéresse également à l’environnement et au bio-art (démarche dont la pigiste photo doit avouer ne pas avoir saisi toute la subtilité): avec The Ornamism Project, Adrian Woods confronte citations classiques et dispositifs imaginaires en un questionnement du rapport de l’art à la bioéthique et au matériel vivant, mais sa démonstration, exposée en partie au sous-sol, semble moins aboutie (à ce titre, pour une autre analyse fine du rapport art / biologie / technologie et / genre, lire plutôt l’article consacré hier à Henrik Olesen in Le Beau Vice). Enfin, toujours dans une interrogation de l’humain face à son environnement, avec son dernier projet, Adrian Woods conçoit des cabanes pour échapper au monde moderne (avouera-t-il, “c’est parfaitement invivable et inconfortable.”). C’est très léché, certes, mais aussi rêveur, comme ces nids suspendus aux sapins dans l’attente de leurs promeneurs solitaires, ou ce zèbre tombé de nulle part qui y retournera en s’évaporant.
L’exposition dure tout l’été, rue Jouvène, ne manquez pas de vous y rafraîchir.
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>>> Scène 3: l’agence.
E-M-B-E-D-D-E-D-W-I-T-H-M-Y-O-P
Hélas limitée à la semaine d’inauguration et donc désormais close, l’exposition collective de l’agence MYOP, installée dans un hôtel particulier, a offert une des plus belles perspectives de ces Rencontres sur le photojournalisme par la variété de tons et sujets qu’elle proposait (treize photographes, et un accrochage aéré qui permettait de bien les apprécier). Au premier étage, Ulrich Lebeuf (photo ci-dessus) exposait une série d’images d’une luxure trompeuse, questionnant le voyeurisme et la preuve: délicates, ses photos semblent dévoiler une intimité iconoclaste, alors qu’elles ont en fait été réalisées sur le tournage de films pornographiques. L’agence qui promeut une photographie subjective et engagée, est également connue pour ses reportages sur des questions sociales (comme le travail sur la communauté Rom d’Alain Keler), ou sa présence lors des Révolutions dites du Printemps arabe (entre couvertes par l’un de ses fondateurs, Guillaume Binet), dont elle a édité un livret. La variété de tons des photographes exposés, l’affirmation de signatures, tout semble finalement aller à l’encontre de la thèse qui se voulait directrice pour cette édition des Rencontres, d’une dissolution de la photographie dans l’acharnement numérique. Ici, c’est bien l’auteur, qui sépare la photo du cliché.
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A suivre: les débuts du Festival d’Avignon, à la source de l’exergue.
Remerciements à Ulrich Lebeuf et Adrian Woods.







